A propos…
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Et il arrivait parfois ce qui arrive à présent : Sam Lowry tient un blog. Pas un blog d’opinion, sur l’actualité, ses hobbies ou un blog de cul, mais un blog sur lui-même. Il ressent le besoin d’écrire, pour aller au-delà de la façade qu’il a construite au fil du temps, entre lui-même et le reste du monde. Mais il n’arrive pas à s’expliquer cette envie d’être également lu, et ça le met mal à l’aise.
Sur la toile, Sam Lowry suit beaucoup de blogueurs. Plusieurs témoignent de leurs passages à vide. C’est le cas de Sam Lowry. Il y a chez lui une euphorie tendue qui menace à chaque instant de se changer en colère ou bien en une espèce de mélancolie vaguement tchékhovienne et principalement amère qui n’est pas un sentiment très valeureux ni intéressant.
Sam Lowry est un homme de moins de quarante ans, il est marié, il a deux enfants. Ses costumes tirent surtout sur les gris, ses chemises sont toujours unies et ses nœuds de cravate invariablement des nœuds doubles. Sam Lowry occupe un poste de cadre dans une structure à objet social. Dans une autre vie, Sam Lowry a été un militant politique actif. Mais quand il repense à cet engagement, il lui arrive aujourd’hui de se demander s’il ne l’a pas rêvé.
A une époque, le cinéma a tenu une place centrale dans sa vie. De nombreux films l’ont profondément marqué et, certains même, façonné. Maintenant, Sam Lowry ne va quasiment plus au cinéma. C’est un peu comme pour le dessin, qu’il a totalement abandonné il y a déjà une éternité.
Quand il écrit, par le truchement de deux oreillettes, un I-Pod diffuse à bas niveau de la musique, principalement celle qu’il écoutait déjà il y a dix ou vingt ans. Parfois un peu de jazz, qu’il apprend à découvrir petit à petit, mais uniquement du hard bop. Il y a aussi cette petite musique qui revient sans cesse d’elle-même et qui s’est progressivement imposée, un peu, comme la bande son de sa vie.
La raison pour laquelle Sam Lowry écrit sur lui-même, en pensant à ces films là et en écoutant ces musiques là, il faut la chercher surtout dans la place de Sam Lowry dans les rapports de production.
Paris, Texas – Wim Wenders, posted with vodpod
Il n’y a pas moyen de dire avec précision comment ça va tourner, les choses, pour Sam Lowry. Dans l’ensemble, on voit comment ça va tourner, mais avec précision, on ne voit pas. Dans l’ensemble, ils vont être détruits, les rapports de production dans lesquels il faut chercher la raison pour laquelle Sam Lowry écrit sur lui-même, en pensant à ces films là et en écoutant ces musiques là. Peut-être Sam Lowry exprimera-t-il alors autre chose que la patience et la servilité qu’il a toujours manifestées. Ce n’est pas probable. Une fois, dans un contexte bien particulier, il a vécu une histoire d’amour passionnée et mouvementée, qui s’est mal terminée; et ensuite tout ce qu’il a trouvé à faire, c’est rentrer au bercail. Et maintenant au bercail, il attend. Le fait qu’avec son bercail Sam Lowry tienne un blog indique seulement que Sam Lowry est de son temps, et aussi de son espace.
d’après « Le Petit Bleu de la Côte Ouest »
(J.-P. Manchette – Gallimard, 1976)
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Sam Lowry n’est pas un personnage de Jean-Patrick Manchette. Mais il semble parfois que personne ne l’en ait informé…
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(Peut être Sam Lowry a-t-il tenu un autre blog avant celui-là. Mais il n’en a aucun souvenir)


mai 5, 2011 à 11:19 |
J’adore cet a propos! Peut etre devrais tu concretiser l’essai et ecrire … un roman, une auto fiction, que sais je….
mai 5, 2011 à 12:51 |
Merci du compliment (mais il ne t’a pas échappé que dans cet A Propos, je n’ai fait que pomper un texte de Manchette, en le modifiant très à la marge, pour qu’il soit en rapport avec ma vie…. alors tout au plus peut on me féliciter de mon bon goût en matière de Roman noir et de mes talents d’adaptation…).
Je l’aime bien cet A Propos, moi aussi. Mais il date un peu maintenant, il décrit mon état d’esprit à un moment donné et j’ai fait un peu de chemin depuis…. Je ne crois pas, notamment, qu’une phrase comme “Et maintenant au bercail, il attend” soit toujours exacte….
mai 5, 2011 à 1:08 |
zut, je connais pas Manchette! Je vais le googler et m’endormir un peu moins en friche! Tres bonne adaptation dans ce cas!
Et qui a dit que tout ce que tu ecrivais devait etre intemporellement vrai ? Un ecrit comme une photo, c’est necessairement fige dans l’instant (sauf les textes sacres pour les fideles, semble-t-il, mais quand on voit ou ca mene!). Lard ou cochon, verite d’hier ou d’aujourd’huim qu’importe si ce n’est que j’ai grand plaisir a te lire (tandis que je laisse cette reponse, mon fils de 4 ans trempe les biscuits de son gouter dans un verre d’eau, il a pris cette habitude il y a une quinzaine de jours, je trouve ca vraiment etrange….)