L’écume des bières (ou la mousse des jours)

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(The Talented Mr. Lowry – 2ème partie)

1ère partie

Portishead – Sour Times, posted with vodpod

Je regardais attentivement cette tête disgracieuse qui venait de m’interpeller. Il me disait bien quelque chose ce vieux type, mais ça ne pouvait être lui, sa présence en ce lieu aurait été pour le moins incongrue. Et soudain, je compris. Je regardai Gérard et lui demandai : « Jean-Sol Partre, hein ? ». Il opina doucement du chef, avec un sourire malicieux. Avec une moue un peu dubitative, je me rassis sur mon tabouret pour écouter le philosophe de bistro.

Satisfait d’avoir capté mon attention, il se lança de sa voix croassante : « Qui êtes vous, mon garçon ? Ou plutôt qui pensez vous être ? ». Ce n’était pas une véritable question, ça n’appelait pas de réponse, alors je gardais le silence, avec la sale impression d’être à la messe. Imperturbable, il continua sur sa lancée et je me demandais si c’était vraiment à moi qu’il s’adressait. « Si on considère que ce sont les conséquences de nos actions qui en déterminent la nature et si on reconnaît que celles-ci nous définissent plus certainement que nos intentions, vous conviendrez qu’il est alors tout à fait logique et primordial de vous interroger sur les conséquences de vos actes. »

Je ne pouvais qu’être d’accord, mais tout cela était tellement convenu que cela relevait plus du jeu de rôles, voir de la mascarade, que du véritable échange. A la réflexion, ce vieil homme se parlait bien à lui-même, les bars sont pleins de ces hommes et de ces femmes tristes qui y épanchent leur solitude. Je suis bien placé pour le savoir…

Il était facile pour moi de l’ignorer. J’aurai pu répondre par deux trois notions sur la réalité et sur la vérité, invoquer Kant ou Hegel, mais cela appelait une discussion passablement stérile. Je lui tournais donc le dos et me remis à boire. Je compris alors qu’il n’y avait pas de débat à avoir. Il suffisait juste que l’idée fasse son chemin dans ma tête…

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Sans que je m’en rende compte, Jean-Sol Partre s’était rapproché de moi, dans mon dos, suffisamment prêt pour murmurer à mon oreille : « Comprenez moi bien mon garçon, personne ne cherche à vous juger. Il est certain que vous vous en chargez très bien tout seul. Mais, par exemple, le fait que vous soyez un mari infidèle n’est pas en soit, de manière parfaitement objective, quelque chose de condamnable. Non, ce qui fait toute la différence ce sont les conséquences possibles que cela peut avoir. Et, au-delà de ce seul point précis, que vous viviez en vous cachant derrière des mensonges est d’une banalité absolue et il n’y a pas grand-chose à en dire. Par contre, ce qui compte c’est ce qui se passerait si vos mensonges étaient percés à jour. Là vous pourriez mesurer objectivement les conséquences de vos actes. Et donc prendre la mesure exacte du sens que vous avez donné à votre vie. »

Une fois encore, je ne pouvais qu’être d’accord. Mais je n’ai jamais pensé que la peur du gendarme était une motivation très noble pour guider nos choix. L’idée que ma vie devait consister à étouffer une part de mes désirs et des mes envies par crainte est pour moi totalement abjecte. Toutefois, est-ce que je pouvais réellement me satisfaire que mon existence ne tienne au final qu’à la qualité de mes impostures et à mon art de la dissimulation ?

Gérard me resservit une pinte de bière et planta ses yeux dans les miens, une expression moqueuse au visage : « c’est usant à la longue hein, d’être un tricheur, de vivre en permanence avec cette petite voix au fond de ta tête qui te rappelle d’être sur tes gardes pour ne pas te faire prendre… » Puis il se fit faussement consolant : « mais rassure toi, tu finiras bien par savoir ce que tu veux vraiment. Et qui sait, peut être même que cela arrivera avant qu’il ne te reste que tes yeux pour pleurer ou qu’il soit l’heure de te balancer des pelletés de terre au fond de ton trou. »

Je n’avais pas envie de rire. Je pensais à ma vie, celle que j’ai, à toutes celles que j’aurai voulu avoir. Et à toutes ces choses que je veux parce que justement elles ne sont pas pour moi, ne me correspondent pas. Je ruminais mes désirs, mes rêves, mes fantasmes, toutes ces contradictions auxquelles j’avais voulu donner corps en même temps. Il ne m’était jamais apparu aussi clairement que ce grand fatras n’était qu’un mensonge supplémentaire. Et qu’à vouloir me donner les apparences de vivre toutes ces vies, je ne faisais que me maintenir dans un état végétatif et détourner le regard de ce qu’il y avait au-delà de tous les rôles que je m’étais attribués.

Papillon – F.J. Schaffner, posted with vodpod

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J’eus envie de boire, encore. Mais avant même de porter le verre à ma bouche, je sus qu’elle serait trop amère pour que j’en avale la moindre gorgée. Gérard me reprit ma pinte et me tendit mon manteau. Je ne comprenais pas bien, mais je savais qu’il n’allait pas tarder à m’expliquer…

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(à suivre)

3 Réponses à “L’écume des bières (ou la mousse des jours)”

  1. ben dit :

    Nan mais oui: Mr Lowry is really talented!
    Ce texte tue des chats par boites de douze.

    • Sam Lowry dit :

      merci… même si le talented n’est pas exactement une qualité dans ce cas… sourire

      (c’est une expression bordelaise, ton truc des chats ?)

      • ben dit :

        Bordelaise je ne sais pas…Je crois que c’est issu d’un cercle très restreint et de quelques moments bien arrosés. Mais j’espère bien la démocratiser.
        Il est une périgourdine de mon entourage qui tente d’imposer “ça fait pousser des bites” mais je trouve ça un brin vulgaire (et pas très parlant pour un garçon).
        Toujours est il que j’aime vraiment beaucoup ce texte.

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