The West Wing (S2-08), posted with vodpod
Par principe, j’ai toujours refusé de m’attacher aux objets. Je suis le genre de type capable de sortir au 1er degré des phrases aussi puissantes que : « nan moi tu vois quoi, c’est l’humain qui m’intéresse ». Par ailleurs, la vie donne suffisamment d’occasions à mon âme de Caliméro de verser sa larme pour qu’en plus je ne me mette pas à pleurnicher parce que tel machin s’est cassé ou que j’ai perdu tel bidule. Enfin, je suis un enfant de la fin des 30 glorieuses, le gaspillage est comme une religion pour moi, je consomme, je jette, je remplace… et on ne s’attache pas au périssable. Moi qui suis épris de sens jusqu’au ridicule, je n’en trouve aucun dans l’acquisition ou la possession.
Mais comme toute bonne règle, celle-ci a une exception notable : mon couteau de cuisine.
Quand je me suis marié il y a dix ans, nous avons bien fait les choses, enfin comme on les fait dans le genre de famille d’où je viens, avec une liste ridicule déposée aux Galeries Lafayettes. Et dans cette farandole de cadeaux digne d’une rediff du Juste Prix (l’humour en moins), il y avait un bloc couteaux. Au début je n’y ai accordé aucune importance, ça me paraissait même superflu. Et puis, une fois en sa possession quelque chose s’est passé en moi, comme si on avait actionné un interrupteur dans ma tête.
En fait, ce n’est pas tant le bloc, ni même l’ensemble de couteaux qui m’ont plu, mais un seul d’entre eux, le couteau de Chef (lame 30 cm en acier 18 10, manche riveté traditionnel). La première fois que je l’ai pris pour le sortir du bloc, j’ai eu l’impression d’avoir Excalibur dans la main. Il est difficile de mettre des mots exacts sur une telle sensation, l’idée est que cet objet m’a envouté, tout simplement.

Avec le temps, mon attachement à ce couteau n’a fait que croitre. Je l’entretiens régulièrement, je l’aiguise avec le chien, je poli la lame, je nettoie le manche avec une peau de chamois que je réserve à cet usage. J’ai ainsi développé tout un rituel, que j’exécute généralement seul, la nuit, quand tout le monde dort à la maison. J’ai du mal à comprendre pourquoi, mais cela me procure un véritable apaisement.
Au fil des années, une sorte de dépendance à l’objet s’est réalisée. C’est ridicule à dire, mais j’ai besoin quotidiennement de tenir ce couteau dans ma main. Et il y a quelques mois, quand les choses se sont un peu effondrées dans ma tête, que j’ai senti que je perdais pied, j’ai trouvé dans mon rituel un réel réconfort, quelque chose qui me permettait de tenir bon, de ne pas flancher. A tel point que j’ai ressenti l’absolue nécessité de le garder prêt de moi. Du coup, j’ai racheté le même couteau pour le placer dans le bloc dans la cuisine, et en secret je garde l’original dans une petite pochette en cuire, dans ma sacoche de travail. Et depuis, le savoir prêt de moi en permanence m’est devenu vital.
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Ce matin au bureau, j’ai reçu une très mauvaise nouvelle par mail. J’ai mesuré d’un coup l’étendue des dégâts de mon inconstance professionnelle. La sanction est tombée, une panique totale m’a gagné devant tout cet argent que j’avais perdu, ou plus exactement que j’avais fait perdre aux gens que je suis censé aider. A ce moment précis, je n’ai jamais été aussi proche du burn out, je me suis senti partir. Alors je n’ai pas pu résister, j’ai sorti mon couteau de ma sacoche, puis de sa pochette. Et comme à chaque fois, une fois dans ma main, la magie a opéré, l’équilibre et la paix sont revenus en moi.
Mais le charme a été rompu par l’entrée inopinée de ce collègue dans mon bureau. Ce n’est pas un méchant garçon, plutôt un brave type même, mais désespérément stupide. Son grand truc, c’est de venir me parler football. Il n’y connait rien, ça ne l’intéresse pas, mais comme il sait que moi je suis ça de prêt, il s’imagine qu’il a ainsi un comportement cordial et sympathique à mon égard. Moi je ne déteste rien de plus au monde. La peste soit des chics types doublés d’imbéciles…
Et pour mon malheur, mon bureau est juste à côté de la cuisine. Alors chaque jour, après s’être servi une tasse de café, cet abruti fait un arrêt à mon poste de travail pour fraterniser. Et chaque jour, il prononce les mêmes mots, avant de commettre CHAQUE JOUR devant moi cet acte odieux : il boit une gorgée de café en slurpant. La vision et le bruit de ce type de scène constitue un véritable supplice pour moi.
Alors ce matin, alors que je croyais à peine retrouver l’apaisement et qu’il a débarqué dans mon bureau, quelque chose s’est rompu dans mon esprit. Je ne pouvais pas le laisser faire, pas aujourd’hui, il n’avait pas le droit de me faire ça, c’était juste au dessus de mes forces. Alors je me suis levé…
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J’ai été surpris par la facilité avec laquelle la lame s’est enfoncée dans sa gorge. Ce n’est pas que je m’attendais à quelque chose de précis, mais je crois que j’imaginais que le corps opposerait une plus grande résistance. La quantité de sang qui a jaillit m’a étonné aussi. Un vrai flot, rouge, odorant, dégueulasse, ça a même taché ma chemise. Par contre son air ahuri de surprise et d’incompréhension m’a totalement réjoui. D’un coup, j’ai retrouvé l’apaisement. J’ai fermé les yeux, j’étais bien.
Et puis un bruit de porte m’a sorti de ma transe, d’un coup j’ai pris conscience du lieu où j’étais. Alors je suis parti.
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Slice of Life – Bauhaus, posted with vodpod
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(à suivre)
juillet 1, 2011 à 7:47 |
De Roman à Dexter ?
le saviez-vous ? si l’on vous offre un couteau , il faut donner en retour une pièce d’argent, pour que ne soient pas coupés les liens de l’amitié.
(le collègue qui slurpe sur le pas de la porte, en parlant foot pour sympathiser, mérite un coup d’agrafeuse)
juillet 1, 2011 à 11:03 |
FIgure toi qu’en plus je soupçonne ce connard de m’avoir piqué mon agrafeuse !
Et le rituel du don du couteau est des plus poétiques…
juillet 2, 2011 à 6:00 |
salut sam… je comprends ça, je suis complètement “addict” des couteaux, notamment les couteaux japonais…pour faire les sushi… ce sont de véritables oeuvres d’art! alors un conseil : ne va pas les gâcher en les plantant dans n’importe quelle gorge : un couteau ça se respecte!
juillet 4, 2011 à 12:40 |
Oui, je pense que ton conseil est des plus avisés (des couteaux à sushi ? tu sais que tu me fais envie là ?)
juillet 4, 2011 à 10:10 |
Quand j’étais petit, j’adorais les couteaux. J’en avais d’ailleurs un certain nombre que j’ai perdu depuis.
Un jour, j’en avais fabriqué un en bois. Il était décoré, avec des petites “sculptures” sur le manche, et une lame particulièrement travaillée. J’avais patiemment poncé le tranchant pendant toute une journée pour obtenir un ligne pointue et vraiment fine.
Une fois mon boulot terminé j’ai empoigné la “bête” pour voir ce que ça donnait. Je me souviens alors d’avoir été complètement effrayé. J’avais peur de cet objet et de ce qu’il me permettait de faire.
Je me vois encore, soulagé de le briser et de le jeter au feu.
juillet 4, 2011 à 12:43 |
Elle est bien ton anecdote Ben. C’est une belle histoire, que celle du petit garçon qui prend soudainement conscience du mal qu’il peut faire, en prend peur… et tourne le dos à ce chemin là. En terme de parcours initiatique et de construction de la personnalité, ça a du être une étape importante pour toi (de fait, tu as l’air de t’en souvenir avec grande précision)
juillet 4, 2011 à 12:31 |
“(lame 30 cm en acier 18 10, manche riveté traditionnel).” ton double virtuel a la précision d’un sociopathe… c’est très beau tellement c’est effrayant… sourire…
Dans tes récits estampillés de cette catégorie, il est toujours difficile d’établir ce qui relève de la fiction ou de la réalité… mais c’est le but du jeu… sourire…
Ton personnage me fait penser à un Patrick Bateman, qui, dans sa folie, ne sait même plus si ses horreurs ne sont pas finalement un pur produit de son esprit, laissant le lecteur (ou spectateur) avec la même interrogation.
Ton exercice de style est réussi en tout cas.
PS : t’as vraiment une sacoche pour aller au travail ? mais tu y mets quoi dedans ? Ton I-phone ?… sourire…
juillet 4, 2011 à 12:47 |
Ce qui est rigolo, c’est que tu ne te poses la question fiction/réalité que pour les textes de cette catégorie…. sourire….
(et je mets mon ordinateur dans ma sacoche) (mon iPhone reste dans la poche de ma veste) (mais qu’est ce que tu me fais raconter là, toi…. sourire…)
juillet 4, 2011 à 1:06
C’est parce que pour moi tout est vrai… j’ai la crédulité enfantine, malheureusement… sourire…
Il n’y a que quand le héros trucide son collègue alors que je le sais toujours en liberté que je me dis que l’histoire est sans doute un brin romancée… sourire…
juillet 4, 2011 à 11:02 |
Ben moi je l’ai déjà vue la sacoche … alors évidemment maintenant j’ai un peu peur de Nickolson là … Pas sûre d’accepter un prochain déjeuner …
juillet 10, 2011 à 3:29 |
Tu as tort, dans mon 19ème il y a d’excellents restaurants à viande…
juillet 10, 2011 à 1:28 |
je te laisse quelques jours, semaines et tu te transformes en serial dream-killer
juillet 10, 2011 à 3:30 |
Voilà… tout est ta faute !
juillet 18, 2011 à 1:24 |
[...] from the inside – Bauhaus, posted with vodpod # Le couteau (1ère partie) [...]
juillet 4, 2011 à 12:44 |
Je n’aime pas trop les Opinel. Sûrement à cause de Philippe Delerm…
Et il ne faut pas t’inquiéter pour moi…
Quant à West Wing, ne t’inquiète pas, on y reviendra forcément un jour (forcément)