Vingt quatre fois la vérité par seconde (1)

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« Le cinéma, c’est l’écriture moderne dont l’encre est la lumière ».

Cette sublime, poétique (et un peu datée) déclaration est de Jean Cocteau. J’y pense là, parce que m’est revenue en mémoire une vieille discussion avec mon amie Rossinante, où elle me reprochait mon style d’écriture. Pour résumer, elle estime que j’ai une tendance trop prononcée à recourir à des phrases courtes, saccadées, comme pour donner artificiellement du rythme à mes textes. Elle, bien évidemment, défend une écriture à la papa où « le rythme n’est qu’une question de tempo et de respiration » (je la soupçonne d’avoir un portrait de Stendhal accroché dans sa chambre et de lui faire la conversation) (et même de l’appeler « mon chéri »).

Et donc, cette citation de Cocteau me rappelle cette discussion parce que, finalement, le même débat peut se rencontrer dans le cinéma. Il est fréquent de voir des critiques professionnels démonter un réalisateur à cause d’un usage excessif des plans de coupe et d’un montage qui tiendrait plus de la pub et du clip que du 7ème art. A l’opposé, existent des metteurs en scène dont la virtuosité et le style s’expriment à travers la fluidité et la simplicité de leur montage et dont les meilleurs d’entre eux excellent dans un exercice bien particulier : le plan séquence.

Pour ma part, je n’ai nullement la prétention de rentrer dans ce genre de débat (tout au plus serai-je capable de développer des arguments du genre « ça dépend des réalisateurs » ou « ça dépend des films »). Par contre, j’ai très envie de parler de plans séquences. Pour bien comprendre de quoi il s’agit exactement, on peut déjà se référer à Wiki pour savoir qu’il s’agit d’une scène (unité de lieu et de temps) filmée en un seul plan qui est restitué tel quel dans le film, c’est-à-dire sans montage (ou interruption de point de vue sans plan de coupe, fondu, volet ni champ-contrechamp). Le plan-séquence reste techniquement un plan unique, d’où son nom. Bon…

En fait, ce n’est pas vraiment la dimension technique en tant que t’elle qui m’intéresse. Même si bien évidemment elle témoigne d’une maîtrise et d’un savoir faire incontestables. Par exemple, je n’ai rien contre Sokourov, mais le fait que l’Arche Russe ait été tourné en un seul plan séquence d’1h30 constitue certes une prouesse technique indéniable mais n’en fait pas pour autant un chef d’œuvre (ou, pour ne froisser personne : ce n’est pas ça qui en fait un chef d’œuvre). Comme disait Claude Chabrol : « Il existe quelques règles de mise en scène, comme il existe des règles de grammaire. Connaître la grammaire ne fait pas de vous un Victor Hugo, le même raisonnement vaut pour le cinéma. »

Non, moi ce qui me fascine c’est la façon dont un réalisateur se sert d’un plan séquence pour raconter son histoire, pour créer une émotion précise chez le spectateur ou le mener à une attention bien particulière.

Alors pour parler de plan séquence, le mieux est encore d’en regarder. Et tant qu’à faire, de commencer par un des plus célèbres : la séquence d’ouverture de Touch of Evil, d’Orson Welles.

Touch of Evil – O. Welles, posted with vodpod

Ce travelling sur grue porte une densité dramatique incroyable. Dès le départ, il place le spectateur en position de complice (plan sur la bombe), lui annonçant ainsi implicitement l’issue (l’explosion). Le ballet incessant qui s’en suit (entre la voiture, les acteurs et les figurants) tient en haleine de manière saisissante (pour connaître le quand, le et surtout le qui), jusqu’à en rendre la scène étouffante. Et quand enfin l’issue annoncée se réalise, c’est une sorte de libération qui est offerte au spectateur.

Le fait que l’explosion se produise exactement au moment du baiser n’est bien évidemment pas fortuit, déterminant ainsi à travers une symbolique forte la relation entre Charlton Eston et Janet Leigh dans l’histoire. N’oublions pas en plus qu’il s’agit de la séquence d’ouverture du film.

Ainsi, on voit là deux finalités majeures, parmi d’autres, de l’utilisation du plan séquence par un réalisateur : cela peut être un vecteur de suspens formidable et un moyen très efficace de saisir le spectateur et de le placer directement dans une atmosphère bien particulière. Deux finalités qui peuvent donc se résumer en une seule : servir la dramaturgie.

(à suivre…)

6 Réponses à “Vingt quatre fois la vérité par seconde (1)”

  1. rossinante dit :

    Putain, c la guerre au taffe, je passe mes weeks ends a faire des maths et en plus il va falloir que je ponde un article pour démontrer le bien fonde de mon propos? Espèce de chien!
    Il est quand même extrêmement intéressant de constater que sur des sujets ou tu parles de faits, ou tu donnes ton avis que tu essaies de démontrer (ie pas de pathos, de sentiments, de romantisme) tes phrases sont plus longues, mieux articulées et le texte construit. J ai fait du bon travail avec toi!
    Sinon, tu le sais, Truffaut is my héros (surement pour la même raison que je ne vénère que le style de stendhal, balzac et proust). Et comme tu as vu les 400 coups, tu sais que Doinel a un petit portrait de Blazac a qui il a dédie un petit hôtel. Et au début de baisers voles, il lit le lys dans la Vallee, lorsqu’il est en prison. Et
    bien figure toi donc que c est un
    portrait de Balzac que j ai…et une photo de Truffaut lui ressemble d’ ailleurs étrangement. J aime les mystères des coïncidences.

    • Sam Lowry dit :

      Se pourrait-il qu’il y ait un rapport entre le fait de ne pas parler de moi et une écriture plus aisée ? (ce serait juste fou…)

      Et je me souviens surtout que le jeune Doinel fout le feu à son portrait de Balzac (accidentellement certes, mais quand même…) !

      Mais la façon dont tu amènes l’existence de ton portrait de Balzac est tout à fait délicieuse. Quand au mystère des coïncidences… Il n’y en a bien évidemment aucun, puisque c’est avant dans tes yeux, ton regard à toi que la ressemblance Balzc/Truffaut existe.

  2. charl' dit :

    (pas très originale mais) celui de Robert Altman dans Short Cut m’avait aussi impressionné…
    Moi je trouve qu’un plan séquence c’est comme une longue caresse. C’est sensuel à regarder.

    • Sam Lowry dit :

      En même temps, on ne peut pas dire que je fasse moi même dans l’originalité avec Touch of Evil… Altman, j’ai prévu d’en parler la prochaine fois (obligé), mais pour The Player (de fait, je ne me souviens même pas du plan séquence dans Short Cuts) (mais j’ai vu ce film il y a quand même super longtemps et il m’avait laissé une impression un peu mitigée) (bon du coup, il faut que je cherche ça quand même…)

      Et j’aime bien le parallèle que tu fais. C’est vrai qu’un plan séquence c’est un peu comme un désir qu’on étire….

  3. iboux dit :

    quand j’écris, est-ce de l’impatience mais j’aime bien aller à l’essentiel avec des phrases courtes, à mon sens, c’est plus difficile de faire passer une idée, un sentiment dans un texte court, avec un rythme rapide, qui nous entraine sans nous laisser le temps de réfléchir…

    • Sam Lowry dit :

      J’aurai plutôt tendance à être d’accord avec toi. Et c’est d’autant plus vrai pour quelqu’un comme toi, qui écrit sur l’actualité (et donc forcément un peu dans l’urgence) et aussi pour donner des coups de gueule. A la base je pense que lire un livre et lire un blog, ce n’est pas du tout la même chose, ça ne se fait pas dans les mêmes conditions, avec le même investissement de la part du lecteur. De fait, sur le principe, je trouve ça plutôt logique que le rythme, le style et la longueur des phrases n’y soient pas les mêmes…

      (et sinon, je crois que je ne comprends pas bien ton “sans nous laisser le temps de réfléchir“)

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